Le Départ
Cher Marc-André, Chère Véronique,
Partir de Chicoutimi, ou du moins cesser de la fréquenter de manière régulière, ne veut pas nécessairement dire que notre santé mentale se rétablira. Il faut, pour ce faire, partir plus loin, toujours plus loin, par-delà les montagnes, le fleuve et si possible l'horizon. Voilà pourquoi je me suis lancé dans une expédition des plus aventureuse: faire le tour des États-Unis. Peut-être est-ce la venue de Solande, peut-être est-ce le goût de foutre le plus de clichés grotesques possible dans une lettre ou peut-être est-ce le dommage permanent que Chicoutimi a pu causer sur mon âme déjà malade qui m'a poussé à faire ce trajet. Néanmoins, je le fais, oui, car il faut le faire.
C'est accompagné d'Aristote que je pris l'ineffable autoroute 20 en direction de l'est de la province. Puisque que "main" signifie principal en anglais, et que principal vient de "princep" en latin, qui signifie premier, je me suis dit que le langage ne pouvait me donner que de véritables informations ou de véritables signes de la destiné. J'en conclus donc que la fatale destiné du langage me conduisait vers le premier des États: le Maine.
Comme j'ai toujours ce désir de prendre les choses d'un point de vue global, je décidai de pénétrer le Maine sous cette perspective, c'est-à-dire par son extrêmité: la frontière avec le Nouveau-Brunswick. Or, fait impressionant, pour me rendre à ce New Brunswick, je devais passer par Rivière-du-Loup et j'en profitai pour saluer ma mère.
Nous descendîmes alors le cours du fleuve, passâmes devant les pittoresques cités de Lévis, de Montmagny, de La Pocatière, de St-Pascal, de Notre-Dame-Du-Portage (et notez que toutes ces cités sont des banlieux de Rivière-du-Loup) avant de prendre l'embranchement de la 85, qui mène vers le Nouveau-Brunswick. Sur cet autre autoroute se trouve la sortie qui mène vers le foyer de ma mère, l'antre maternel construit par mon grand-père ainsi que par son premier mari mort tragiquement par noyade durant une course de canots. Ils ont retrouvé le corps en 1980, mort.
J'arrivai donc dans la route de la station, m'enfonçai dans le boisé voyant défiler le petit tas de maisons de mon enfance avant de descendre la côte et de tourner le croche qui conduisait à mère. Lorsqu'elle vit l'automobile arriver, elle entra dans sa demeure. J'entrai donc la saluer.
Après quelques minutes, je ressortis et dit à Aristote, le ton pressant:
- On fout le camp
- Mais pourquoi ?
- Mère est en crisse !
- Mais pourquoi ?
- Eh bien ! Je l'ai salué et elle fut offusquée. Elle dit que le ton que j'ai emprunté était condescendant et que je l'accusais de tous les torts de l'humanité. J'eus beau lui expliquer que ce n'était qu'un bonjour, sans trop d'intention, pour être gentil, mais cela ne faisait qu'alimenter son humeur. Elle se mit à me dire que je la prenais pour une idiote et que je croyais qu'elle ne comprends jamais rien.
- Un seul bonjour aura donc suffit à la mettre en colère ?
- Un seul bonjour suffit à mettre une femme cupide en colère.
Aristote, bien qu'elle était une femme, n'avait jamais été cupide. Elle avait seulement été une mysogine renfrognée qui fut confinée pendant des siècles à la gynécée avant de fréquenter l'Académie, puis de fonder enfin le Lycée. Elle fumait toujours des cigarettes, et représentait pour moi l'âme la plus circulaire qui soit, conformément à sa tradition grecque. Or, on voyait que ses paroles étaient parfois recourbées puisqu'elle fut habituée à ne converser qu'avec de bien cyniques chiens.
C'est à ce moment que ma tante me lança une énorme pierre par la tête, énorme pierre que le fleuve eut la bonté de rejetter après l'avoir longuement mastiqué. Je maudis ce fleuve régurgiteur d'armes de tantes tout en entendant l'argument qu'elle hurlait:
- Soit poli avec ta mère ! Elle m'a téléphonée, tout raconté, espèce de petit être scabreux ! Chien ! Le Diable t'emporte ! Honore le cinquième commandement ! Surtout en ce qui concerne ta mère, car je la connais, oui, et son sang coule plus dans mes veines que celui de ton père ! Araignée ! Macabre déchêt de poulet résiduel ! Tu ressembles à ton père ! Pas à ta mère ! Car je la connais, oui, et son sang coule plus dans mes veines que celui de ton père ! Peste ! Fumier de mouton ! Compost de crevette !
- Tais-toi vieille peste !, répondis-je. Je quitte vers les États-Unis. Au moins ils ont le droit et la volonté de ne pas respecter leurs ancêtres, eux, sauf en ce qui concerne bien entendu les ancêtres qui ont rédigé ce même droit !
Le curé et les habitants de Saint-Modeste, ameutés comme de vulgaires animaux par tout ce boucan, décidèrent de se mêler à la querelle. Et lorsque le curé lança un "Chopez-le les mecs !", Aristote et moi nous retrouvâmes poursuivis par le village entier. Ce fut ensuite, car les bruits courrent vite en ces régions, la ville de Rivière-du-Loup toute entière qui se lança à notre poursuite. Nous vîmes alors mille fourches et bâtons passer près de nos oreilles et de nos membres. Une chance que tous ces habitants ne connaissent pas les propriétés de l'automobile, sinon nous ne pûmes prendre une avance considérable sur eux et nous enfoncer dans les profondeur ténébreuses du Témiscouata via la 185. Oh ! Je ne me culpabilise pas trop d'avoir laissé ces gentils et nobles citoyens, ce gracieux petit peuple auto-proclamé "né pour un petit pain", de l'avoir laissé dis-je à son insatiable rancoeur, car il y a des politiciens pour eux. Mario Dumont sera bientôt accusé d'attentat à la pudeur dans les tribunaux locaux je crois.
Plus nous nous enfoncions dans le Témiscouata, plus nous étions en proie aux barbarismes locaux. Aristote avait été blessé par une Bible alors que nous étions poursuivis par les habitant louperivois et nous devions lui trouver quelques soins le plus rapidement possible. Passé Saint-Antonin et Witworth (ou du moins ses vestiges puisqu'elle fut détruite par les flammes, reconstruite en entier, puis redétruite par un autre immense incendie. les vieillards racontent que l'incendie se dirigeait vers Saint-Modeste, mais que le vent sauva le village de manière héroïque... n'épargnant toutefois pas le village de St-François-Xavier-de-Viger qui fut lui aussi complètement rasé par les flammes), nous parvînmes donc à Saint-Hubert, Saint-Honoré, puis enfin Cabano, ville-rouge.
Il est important de raconter ici l'histoire de Cabano, car elle est très riche en valeur historique. En fait, Cabano est le dernier bastion communiste à tendance stalinienne demeurant sur cette Terre. Chaque matin, les élèves de la Polyvalente de Cabano, une des pires du classement des écoles secondaire de l'Actualité, chantent un hymne à Staline avant de se lancer dans des livres historiques qui font d'Alert la capitale du Canada et qui substitue la Reine par le Secrétaire général du Parti Communiste russe. Leur économie est principalement basé sur l'échange de pâte de papier avec Cuba, qui leur fournit socialement le sucre. Les habitants de Cabano adorent le sucre et la pâte à papier. Ce sont de grands sucreurs. Mais ils sont très fiers, et chaque année se tient dans le centre-ville une parade de moisonneuse batteuse et de bicyclettes aux fanions rouges sur lesquels sont incrits: "Voici notre armement nucléaire". En revanche, ils ont les services hospitaliers gratuits et s'en vantent royalement... même si les occupants sanctifiés de ces hôpitaux ont plus de chance de mourrir d'une opération que de la maladie qui les assaille dû aux nombreuses infections. Sur la porte de l'hôpital il y est inscrit, en russe: "La maladie est une douleur, la cure est une souffrance, la vie est un sacrifice." Cabano a aussi son fort bien gardé: le Fort Ingall. Enfin, des sous-marins courrent tout au fond du Lac Témiscouata faisant la navette entre Le Jeune et Cabano. Oui, décidément, Cabano a son charme.
Et c'est dans ce charme qu'Aristote fut soignée. Or, elle refusait capricieusement de se faire soigner à l'Hôpital lorsqu'elle entendit dans la salle d'attente un bûcheron docteur en médecine de Squatec s'exclamer: "C'est quoi ces fifs qui se blessent. M'a t'a chopper ta jambe. J'sais scier avec la scie à deut bouttes, parce que j'en ai charrié d'la pitoune dans l'JAL moé". Elle fut prise de peur et nous allâmes chez la sorcière du village qui posa un bandage sur sa blessure et y posa quelques huiles et onguent. Puis elle empoigna la main d'Aristote et la serra durement tout en lui sifflant, le regard insistant: "Attention ! Attention !!!" Aristote ne put répondre qu'un étrange "Arrêtez, vous me faites mal" avant de s'enfuir. Je lançai un saucisson à la vieille qui le dévora aussitôt et je rejoignis Aristote dans la voiture.
Le passage de Notre-Dame-du-Lac et de Dégelis se fit sans embûches, et nous fûmes rapidement parvenus à St-Jacques du Nouveau-Brunswick. Dès le passage du pittoresque Irving de Dégelis, marquant la frontière Québec-Nouveau Brunswick, nous fûmes surpris par le caractère grossier et vulgaire de cette province... surtout dans la région du Madawaska. L'accent, la bouffe, le Mont Farlagne, la ville d'Edmunston; tout semble être construit en tant qu'insulte suprême envers tout ce qu'il y a de bon goût et de raffiné. Même dans le village le plus reculé d'Afrique il y aurait plus de chance d'y voir un musée d'art moderne s'y construire. Pour les habitants d'Edmunston, l'art c'est de savoir prononcer "crêpe à la brayonne" le plus rapidement possible. Personne ne les comprend. Ils sont isolés et médiocres. Or, comme toute caverne a une sortie, un pont se dresse au-dessus de la rivière Madawaska et là se trouvent les Éats-Unis et plus précisément le Maine.
Puis nos aventures commencèrent vraiment, le reste n'étant que ce que l'on connait depuis toujours. Mais ce qui nous intérresse, nous, et en particulier monsieur Bibeau, c'est l'inconnu. Après tout, que pouvons-nous préférer à l'inconnu lorsqu'on ne connait absolument rien ?
Je vous écrirai bientôt ma traversée du Maine,
Jean-Pascal de La France

0 Comments:
Publier un commentaire
<< Home