lundi, février 05, 2007

Maine - Terre Atlantique

Cher Marc-André, Chère Véronique,

Mais où en étais-je ? Ah oui ! Fuir, fuir et fuir encore.

Nous traversâmes donc le pont au-dessus de la Rivière Madawaska afin de pénétrer cette terre quasi-inconnue, États-Unis USA. Aussitôt engagés, nous vîmes une enseigne indiquant: "Rivière St-John". Nous constatâmes alors qu'il ne s'agissait pas de la rivière Madawaska, mais bien de la St-John River, vulgaire erreur. En fait, nous nous rendions dans une petite ville nommée Madawaska. Voilà. Madawaska était donc le but, comme la naissance pour le foetus et la mort pour le naquit. Or, outre ces constatations, le ridicule du nom de la ville me saisira toujours. Madawaska: mais qui Diable aurait l'idée de donner un nom aussi ridicule à une ville ! Aristote avait une explication à cette question, or je la gifflai violemment afin d'éviter ses éternels développements encyclopédiques. Je l'invitai plutôt à regarder dans la rivière. Et je l'invitai de nouveau, mais de manière plus insistante cette fois. Elle céda, en douleurs.

Un homme tentait de traverser avec tant de fatigue et de désespoir que j'en fus très brièvement touché. Soudainement, son regard devînt vide, ses yeux s'écarquillèrent et son corps fut substitué par une énorme flaque brune. Puis ses yeux disparurent, suivis par tout le reste de son corps. La flaque brune, quant à elle, s'agrandissait sans cesse. Eh bien ! Savez-vous quoi ? Il fût, hélas, capturé par l'arme ultime des Américains afin de contrer l'arrivée d'immigrants illégaux sur leurs terres. Ils ont fait de la rivière St-John la demeure d'une créature nommée le Lactiathan, un monstre de lactose qui de ses sinistres mamelles laisse échapper une quantité incalculable de lactose. Cela a pour effet de créer, chez celui qui absorbe l'eau de la rivière, une vive intolérance, une vive intolérance au lactose. En d'autres termes, l'immigrant illégal répondant à la loi, au grand confort de tous ceux qui la respecte, s'auto-chie grâce au divin gardien qu'est le monstre Lactiathan. Je fus sidéré, voire émerveillé par ce procédé fort judicieux. Pourquoi n'avons-nous pas ça chez nous ? Eh bien ! Parce qu'ils l'ont eux.

Le poste frontalier de Madawaska se dressait devant nous avec toutes sortes de douaniers qui s'y activaient. Un type fumait une cigarette, alors qu'un autre mangeait une pâtisserie de forme circulaire, tandis qu'un autre jouait au baseball avec environ une dizaine d'autres douaniers. Je les saluai, par politesse. Surpris, ils laissèrent tomber leurs activités pour reprendre leurs rôles respectifs. Cet affolement soudain me fit soupçonner chez eux une forme d'imbécilité. Néanmoins, il était très grotesque de les voir s'activer maladroitement comme des rennes jetés devant une souffleuse. Le travail c'est leur vie; ils courraient donc pour leur vie. Et la machinerie de notre voiture s'arrêta soudainement. Ils s'immobilisèrent et nous regardèrent avec un air hébété. Un dénommé "Sam" apparut au guichet.

Sam fut tout simplement la pire des pestes, et c'était le premier des Américains. Non pas qu'il soit le "principe américain", l'archétype, celui qui se répète constamment, non, mais il fut le premier dans le temps, et le premier des imbéciles. Le prince des imbéciles devrais-je dire ou celui qu'on perçoit toujours lorsqu'on commence une forme d'élévation, qu'on surpasse rapidement: le ver au premier niveau qui certes porte un sens lourd en soi, mais qui peut facilement être écrasé par un pied qui vient d'en haut. Étrangement le vers est souvent tout aussi cruel que la botte qui l'écrase. Et Sam, sur la ligne du temps, serait sûrement un Cro Magnon. Franchement, ce n'était pas le plus galant des types et même si Aristote était une femme, il ne fut pas très courtois à son égard. Après tout, il vouait un ininterrompu culte à sa femme, hanté par l'idée qu'elle puisse refuser un bon soir de combler ses appétits de toutes formes. Il se méfia tout d'abord de l'origine d'Aristote, puis conclu qu'il serait plus sage de fouiller nos effets. Or, très étrangement, il me donna un papier dès que nous fûmes stationnés et m'invita à aller le remplir à l'intérieur. Aristote devait demeurer avec lui. Elle demeura avec lui et me regardait, l'air abattue, alors que je m'éloignais d'elle. Je crois même l'avoir vu lever la main vers moi, pour m'atteindre, mais déjà la porte du poste douanier se refermait sur cette délicate image-de-main.

Un jeune homme en habit de douanier était assis sur un bureau derrière un très long comptoir. Beau, doux, mais enfermé dans une cage de bitume textile couleur bleue. Je le remarquai en premier, car les trois autres personnes dans le poste se retournèrent immédiatement dans ma direction afin de prendre connaissance de ma présence. Craignaient-ils peut-être que je sois le Lactiathan. Pas lui. Lui il lisait. "The Great Gatsby" de Fitzgerald. Beau, doux, mais ses yeux rivés sur les pages. Je m'approchai vers le comptoir en ne quittant le jeune homme que très brièvement du regard, uniquement pour m'assurer que j'étais bien dans un pièce que je pouvais potentiellement reconnaître. Un lieu qui n'était pas celui d'un schizophrène, je le confirme. Des portraits de types louches très recherchés étaient affichés à côté de plusieurs instructions officielles. Je les humai, ils étaient bien de la griffe de l'homme. J'étais rassuré. Or, mon comportement félin m'empêchait tout de même de m'y attarder. J'étais fixé sur cette magnifique proie. Belle, douce, mais toujours trop loin. Or, plus je m'approchais, plus le brouillard se dissipait.

Il y a toujours ces vagues au Maine. Comme si un sol de caoutchou ondulait tranquillement, de manière molle, flasque, offrant à mon esprit une énorme musique, un groove céleste. Une seule note, toujours, mais vibrant à si basse vitesse que j'en tombe encore à la renverse. Et couché sur le sol, je regarde l'ouest et je vois ma main s'étendre. Bon sang, c'est comme se faire bercer par la mer. Et lui:

Eh bien voyez-vous, il y a ce genre d'êtres qui transpirent le sucre. Vous savez ? Alors, une femme s'approcha de lui, comme l'abeille ouvrière flaire le parfum sucré. Elle lui dit quelque chose à l'oreille, tout bas. Il la regarda. Elle termina. Il se tourna tranquillement vers moi, puis sourit. Ah oui ! Un long trait de crème se dessina sur une mer de crème caramel sur laquelle reposaient de magnifiques filets mielleux. Je m'imaginais déjà le sucre d'orge, les fondants, le dulce de leche que je dégusterais si je m'attaquais à ce met de choix. En une seconde, mes yeux clignèrent deux fois. Un. Deux. Deux images différentes d'un regard qui s'ajustait vers le mien, s'ajustait encore, mouais, puis s'enfonça littéralement dans le fond de ma cervelle, l'arrachant, me laissant en proie à tout ce qu'il y a de reste: armures, forteresse, épée, chevalerie, assaut vers les entrailles, écoulement de sang blanc. Il se leva et me parla doucement laissant s'échapper une rivière sirupeuse qui s'enfonça aussitôt, sauvagement, sans aucun scrupule, dans mes oreilles sensibles. Une sulfureuse musique au goût sucré, mais amère, que certains nomment "tanin". Un arôme parfumé, raffiné que seul un imbécile ou un malapris pourrait bien se refuser.

- Monsieur ? Monsieur !? Mooooonsieur ??
- Oui, pardon. Je...

Edward. Il laissa paraître ce nom écrit en blanc sur un bout de plastique noir. Le plastique est fait à partir de pétrole. Ce matin-là il s'était justement piqué en enfonçant l'épingle qui tenait le badge dans sa chemise. C'était la chose la moins délicate qu'il fit ce jour-là. Pourtant, je considérais cette épingle "bénie des dieux". Et Danielle Steele aimerait ce paragraphe... ah ça oui ! La salope. Elle me le paiera cher si elle veut l'acheter. Car saviez-vous que Danielle Steele écrit ses livres en achetant des bouts de plusieurs vendeurs de paragraphes romantiques ? Elle se serait inspirée du cut-up fold-in de William Burroughs pour ça. Mais là:

- Je dois remplir des papiers je crois. Et mon amie viendra plus tard, mais pour l'instant, un certain Sam est occupé à se méfier d'elle.
- Voilà, nous allons remplir ces papiers et les envoyer dans des endroits où ils ne seront pas lus.

Je ris.

- Nom
- Jean-Pascal de La France
- Et pour votre amie
- Aristote d'Athènes

Il me regarda longuement

...

- Et ça c'est quoi ?
- Une pomme, répondit Aristote.

Puis elle leva sa main pour se gratter, mais Sam se retourna si promptement qu'elle arrêta son geste, brusquement. Elle fixait Sam, inquiète, sans ne plus bouger. Elle leva tranquillement la main vers son front, mais Sam fronça les sourcils. Plus elle s'approchait de son front, plus il fronçait. Elle rebroussa donc chemin et jugea qu'il était plus sage de ne pas se gratter. Une fois sa main revenue dans une position que Sam considérait comme "sécuritaire", chose dont il s'assura en toute immobilité pendant au moins 10 bonnes secondes, il put enfin retourner à ses occupations.

- Et ça ? C'est quoi ça ?

....

- Non, je n'ai pas mis le feu à aucun de mes parents

Il rit.

- Études ?
- Universitaires.
- Orientation sexuelle.

Je fus surpris par cette question. On est quand même pas sur Réseau Contact. Habituellement, on ne pose jamais ces questions aux douanes. Peut-être était-ce les moeurs états-uniens qui se manifestaient déjà dans les questions douanières. Mais en vérité, je n'avais jamais entendu parler de ces moeurs étranges. Remarquez, il était si facile de mentir à cette question, alors je préfèrai demeurer obscur à ce sujet tout en étant éloquant, histoire d'éviter des ennuis, histoire de provoquer quand même quelque chose:

- Je vais... euh... là où.. euh.. le vent me porte.... ?

La pire réponse. Néanmoins, ce regard plongea une fois plus au fond de ma tête. Mais bon sang ! Où va-t-il ce regard ? Pourquoi je le sens si loin, comme si on m'enfonçait un doigt dans la bouche pour me faire gerber l'âme. Je tentai de le suivre, mais je ne parvins qu'à tourner mes yeux vers le haut, vers l'intérieur, et à me noyer en moi-même. Je n'y vis qu'une forme d'aveuglement, sensiblement comparable à la cécité temporaire produite lorsque nous décidons intelligemment de fixer le soleil. Je compris alors que j'étais moi aussi une proie. Et je m'étais vendu: il savait ce que j'aurais pu m'imaginer à son sujet, et je voyais encore plus ce que ce sourire signifiait. Ça sentait le désir, un parfum estival toujours trop chaud, mais jamais assez pour saisir notre raison et l'éveiller. Je ramolissais, alors je...

...

- Justice ? De quoi me parles-tu ?
- Vous semblez m'en vouloir, mais ne devriez-vous pas penser au bien commun ?
- Prends ça !
- Monsieur ! MONSIEUR ! Je doute que ce coup de matraque soit donné dans l'esprit du...

...

- À l'University of Massachusetts.
- Mais que fais-tu ici ?
- J'avais de la famille au Maine, d'ailleurs mon grand-père y est toujours. Il a une petite auberge dans le sud de l'état. Il est pêcheur, si tu veux son adresse, je peux lui demander de t'héberger une nuit. Ça lui fera plaisir j'en suis sûr.
- Ça ne se refuse pas.

Alors qu'il écrivait l'adresse il se releva au moins à deux reprises pour me regarder. Sur le papier, l'adresse de son grand-père et la sienne au Massachusetts avec son numéro de téléphone.

- La seconde adresse est le cellulaire de grand-père ?, présumai-je.
- Non, il s'agit de mon adresse au Massachusetts avec mon numéro de téléphone. Si tu passes par là, j'y retourne dès demain soir, les cours recommençant... Je n'étais ici que pour avoir du français à proximité et dans le cadre d'un programme...

...

- Pas la main ! C'est le premier outil !

....

- Et ton français ?
- Je croyais bien pouvoir apprendre des brayons, mais je crois que je parle déjà mieux en français qu'eux.
- En effet, personne ne peux comprendre leur langage sinon eux autres mêmes.
- Sûrement quelques animaux les comprendraient.
- Oh ! Je suis sûr que même les animaux les fuient.

...

Aristote hurlait. Sam lui disait de se taire, mais elle croyait plus sage de ne pas le faire. Alors, si Aristote ne croyait pas qu'il était sage de se taire, et qu'elle a comme maxime d'existence la sagesse, elle ne se tait pas... c'est logique.

...

- Attends, me dit-il.

Puis il prit un crayon et ajouta son adresse e-mail au bas de son adresse au Massachusetts.

- Tu vas pouvoir m'écrire.
- J'essaierai lorsque je serai à...

Mais un cri interrompit notre conversation. Edward, Maillard de son nom de famille, sortit sa tête par la fenêtre du poste et hurla:

- Sam ! Arrête ! Elle a sa leçon.

Puis il se tourna vers moi:

- Je vais m'arranger avec Sam.
- Leçon de quoi au juste ?

La laidronne, aussi nommée Kathie la Laide, s'occupa de panser les blessures d'Aristote. Glissons quelques mots sur Kathie la Laide. Elle était terrifiée par la vie, et encore plus par le sang qui coulait dans ses veines. "Ce liquide rouge, disait-elle, est un poison encore pire que la mandragore." En fait, l'origine du mépris envers ce flux rougeâtre était dû à l'histoire de sa famille. Son arrière-grand-père avait été rongé par la peste, son grand-père avait été tué à la guerre et son père s'était suicidé, balle dans la tête. Depuis, elle craignait sa propre mort, à tout instant. Une fois mêlée à ses superstitions, la chose devenait une vilaine et omniprésente psychose. Pour elle, l'Halloween était la pire journée de l'année, car chaque personne costumée en Faucheuse semblait lui apporter de bien tristes messages. Et elle n'avait pas tort, puisque sa mort surviendra à 30 ans et qu'elle n'aura jamais rien fait de sa vie, trop effrayée d'échouer quoique ce soit. Et elle ne dira jamais à Ed qu'elle l'aime... tout simplement parce qu'elle périra avant. Elle plongera du haut d'un ravin. Et elle apprendra, sentant une douleur dans son bras gauche, puis dans sa poitrine, qu'elle n'était pas victime d'une malédiction. En fait, elle réalisera que les antécédents cardio-vasculaires de sa famille avaient tué son arrière-grand-père lorsqu'il avait appris que la peste était dans le village, avaient tué son grand-père lorsqu'il entendit un coup de canon trop prononcé, et tuèrent son père lorsqu'il aperçu des voleurs. Enfin, notez que ces mêmes voleurs eurent jadis la bonté de lui foutre une balle dans la tête a posteriori pour faire croire au suicide. Quelle mythe avait elle cultivée cette laidronne ! Ah ! Les voleurs meurtriers sont à mon avis de bien piètres gentlemen, mais d'incroyables machines à mythes. Kathie la Laide, quant à elle, était une excellente soigneuse.

Alors, tout en étant soignée par Kathie, Aristote s'occupait à pester en regardant Sam. Ce dernier se demandait bien pourquoi elle se plaignait. Il aurait bien pu la pulvériser. J'échangeais pendant ce temps de courts mots et de brefs rires avec Ed avant que nous décidions de reprendre la route vers le sud du Maine. Il me rappela que je devais lui écrire au risque qu'il parte à ma recherche. C'était un risque que j'étais prêt à courrir, mais lui écrire me plaisait encore plus. Je me sentais d'attaque pour lui écrire, oui. Mon sang, il semblait ériger tous mes membres, du moins assez pour soulever un crayons ou presser sur les touches d'un clavier.

Déjà sur la route, moi à sourire bêtement, Aristote à gémir. Caribou se dressa devant nous comme les forteresses de Jéricho. Or ce fut de courte durée, car nous fûmes pris, je dois l'avouer, d'une sacré frousse. Les bûcherons de Caribou étaient extrêmement primitifs dans leurs agissements. À l'entrée de la ville siégeait, comme une forme de fierté barbare, un panneau sur lequel était inscrit: "Aux passants: fermez les fenêtres de votre voiture, car la siphilis court dans l'air." Le message était clair, Caribou ne verra pas nos têtes se poser sur leurs oreillers. D'ailleurs, les bûcherons semblaient s'adonner à de drôles d'activités, comme chevaucher des billots en hurlant alors que les autres buvaient en les regardant. Or, lorsque nous passâmes, ils s'arrêtèrent soudainement et nous regardèrent. Tout était au ralenti. Nous nous observions les uns les autres. Dieu seul sait ce qu'ils allaient raconter après notre passage. Merde. On file vers le vieux grand-père d'Ed.

Je ne sais pas combien de temps il a pu s'écouler. Le ciel a bien dû changer de couleur une vingtaine de fois. Et j'ai dormi, puis réouvert les yeux. Mais j'étais en quelque sorte absent et le paysage aussi, par la force des choses. Mais le Maine ressemble tellement à ce chez soi jamais assez lointain que je ne m'en fis pas trop, que je nageai sans trop de remords dans mes rêveries. Du point A, le poste douanier, au point B, la maison du grand-père, il n'y a pas vraiment eu ni de temps, ni de distance, ni même de segment AB.

L'auberge semblait flotter entre la plage et le reste du pays; sur les rives de l'Atlantique. Une vieille maison décrépie, à quelques kilomètres d'Augusta. Et des mouettes, beaucoup de mouettes s'adonnant à une multitude d'activités de mouettes, avant d'aller mourrir lâchement dans l'océan, sans avoir posé un sens à leur existence. Il y avait des planches bleues, à quelque part entre le vert et le jaune, des galeries typiques, des fenêtres pittoresques donnant sur des lieux qui le sont encore plus. En gros, tout ça dessinait une auberge. Nous nous sommes donc stationnés jusqu'à ce que nous vîmes un vieillard apparaître à l'intérieur.

La porte s'ouvrit, il sortit sur le balcon. Un type louche.

- Bonjour ! dis-je. Ed nous a parlé de v...
- Ed!!!! C'est toi mon enfant ?

Il est complètement sénile, c'est l'évidence. Sa cervelle a pété les plombs, nul ne sait comment.

- Non, c'est Ed qui nous envoie. Il a dit que...
- Mais bien sûr ! Entrez !

Nous ne l'avons pas contredit. Il nous prépara du thé et une assiette.

- Vous coucherez dans une seule chambre ou deux chambres ?
- Deux, lui répondis-je.

Il nous regarda longuement, mais sans nous regarder. Complètement absent. Après quinze minutes il laissa tomber un décisif: "D'accord", puis il disparut. Nous avions faim, alors le repas qu'il nous avait servi fut très rapidement englouti. Bien qu'il fut refroidi par l'attente de sa réponse, il fut tout simplement délicieux. Je me demandais comment un vieillard complètement craqué de cette espèce pouvait cuisiner un saumon à l'aneth et à la vodka aussi délicieusement. Je compris lorsque j'entendis du bruit provenant de la cuisine tout en regardant le portrait d'une dame. Par association, je me dis que ce devait être sa femme qui cuisinait. Mais le vieux sorti de la cuisine défaisant l'hypothèse que j'avais émis. La question demeura sans réponse.

Après le repas, nous allâmes nous coucher, dans des lits au second étage, propres, bien confortables, blancs, bercés par le vent et les vagues de l'Atlantique. Si ce n'était de la mouette qui heurta ma fenêtre à trois heures du matin, j'eus passé une nuit sans embûche. Mais je me rendormis aussitôt, ne vous inquiétez pas, et la mouette eût tôt fait de disparaître de mes préoccupations et du monde des vivants.

Je rêvai à E... donc à mon réveil j'étais vraiment b...

La douche, les vêtements, les escaliers, au rez-de-chaussé, le vieux. Il n'avait pas fait à déjeuner. Non. Il était devant sa fenêtre et fixait l'océan. Un seul foutu rayon de soleil entrait par la fenêtre pour effrontément éclairer son visage crevassé. Ce rayon avait la faculté d'accentuer les ombres du nez, des plis de son visage puis ceux de sa bouche le rendant éternellement démoniaque. Ou peut-être était-ce la rame qu'il tenait fermement à la main qui lui donnait cette image, je ne saurais le dire. Il répétait sans cesse: "Oh non. Quelque chose se prépare. Oh non. Je le sens. Les mouettes crient à l'envers, le vent siffle des jurons, ma vieille tu vas nous la faire goûter et on va..."

On ne l'a pas laissé finir, on était déjà dans la voiture et le moteur enterrait ce foutu vieillard, les mouettes, le vent, la mer.... quand on ne l'entend pas, ça n'existe pas, c'est connu.

Les arbres, la mer, tout ça défilait et nous on filait, toujours plus loin, toujours plus loin. New Hampshire.

Je vous réécris bientôt,

Jean-Pascal de La France