Massachusetts 1 - Théorie du quanta
Chère Véronique, Cher Marc-André,
Il y a tellement longtemps que je vous avais écrit qu’on aurait presque pu croire que j’avais oublié ce voyage. Pourtant, maintes aventures me sont arrivées une fois les lumières de Boston imprimées sur ma rétine, l’ayant marquée, l’ayant baisée.
Boston est particulière. Mi-étudiante, mi centre-ville ennuyant; elle représente une forme de mosaïque culturellement homogène qui allie exploration, technique et industrialisation. En fait, c’est un carrefour; un pur et simple carrefour. Oh ! Flâner au centre-ville fut une expérience peu enrichissante et un peu rasoir à vrai dire. Néanmoins, cela nous permis, à Aristote et moi-même, de se restaurer pleinement et de s’arrêter après plusieurs heures de route. Certes, j’avais dormi à peu près tout le long du New Hampshire ce qu’Aristote ne tarda pas à me reprocher. Je lui rétorquai que je m’étais uniquement conformé à la devise de l’état : « New Hampshire : Live free or die ». Je ne me responsabiliserai sûrement pas d’avoir refusé la mort au profit du rêve. Aristote analysa mon argumentation; je saisissais la paix tangible, enfin, pour quelques heures seulement.
Nous entrâmes dans un café suite à cette courte discussion. J’avais besoin d’un café. Ce n’est pas qu’il le fallait, c’est uniquement que j’en avais besoin. Il s’agissait d’une copie d’un café, lui-même dupliqué, ad nauseam, une chaîne, tout ce qu’on retrouve là-bas. Qu’importe : j’avais besoin d’un foutu café. Et puis il y avait des ordinateurs et derrière ces ordinateurs la possibilité d’écrire à Ed. La curiosité, eh ! Cette merde, le pire malaise que l’homme vivra toujours. En fait, j’ai toujours l’impression que la curiosité est mêlée à deux choses : le désir sexuel et… le désir tout court. Désir de savoir peut-être, ou désir de clore, finaliser, car quoi de plus désagréable que de ne pouvoir classer, fermer, juger, écarter de soi. Tant et aussi longtemps qu’une chose n’est pas finalisée, on tend toujours à se sentir concerné par elle. On sent que notre Moi plonge un pied dedans et même si l’oubli tente de performer son œuvre, il suffit d’une variation de la température de l’eau pour réaliser qu’on a conscience d’avoir un pied dedans. Un pied dans la merde peut-être. Et est-ce que ça finit vraiment ?
Le Diable seul sait où Aristote était partie réfléchir. Elle marchait sûrement à travers les ruelles et j’attendais son retour en sirotant un café infect qui avait l’aspect, le goût et l’odeur du jus de merde. Je payai la serveuse, une jeune étudiante des environs qui devait faire son cours dans quelque chose qui allait lui permettre de s’en sortir, et je m’assis devant un ordinateur dans l’espoir d’avoir une quelconque inspiration. C’est alors que le décor de l’endroit me marqua.
Ce café était vraiment décoré d'une drôle de façon. Les murs donnaient l'impression d'étaler et de chevaucher les unes contre les autres différentes époques en plein concours de médiocrité. J’assistais à l’inverse du best of qu’on pourrait nommer « Le worst of ». En fait, je n’avais jamais vu un aussi vulgaire ramassis de fragments garrochés çà et là doublé de l’espoir naïf d’y donner sens. Or, la chose échouait, comme tout mauvais amalgame. Et c’est ça le problème du mauvais amalgame. Ce n’est pas qu’il est mauvais dans sa construction, c’est qu’il est mauvais dans son intention; mauvais dans le fait même qu’il veule s’en donner une. La médiocrité réside toujours dans l’espoir de donner sens à quelque chose. Donner sens, donner sens; comment voulez-vous donner sens à quelque chose alors que le spectateur peut en faire ce qu’il veut ? Le bon amalgame est celui qui insiste sur quelque chose en faisant croire que c’est ça le sens. En revanche, nous savons tous déjà qu'il fonctionne en ouvrant les portes du néant. Le spectateur y croit, alors qu’il se fait tout simplement fourrer. L’art sera toujours une question d’esthétique et jamais une question d’éthique. L’éthique crèvera toujours selon l’humeur des époques. Et puis, vous en avez sûrement déjà vu de ces amalgames, vantés par des imbéciles ne se rendant pas compte que le melting pot n'est valable que pour les Smarties : elles, au moins, émettent un certain goût sucré. Et encore, j’y pense, l’esthétique suppose un regard, oui. Mais si la chose allait plus loin ? Si c’était d’une odeur dont il s’agit : une texture, une lumière, des ombres. Une ambiance, ouais, une ambiance. Il faut créer l’ambiance en sachant qu’elle est quelque chose de plus complexe que de créer l'idée d'une ambiance ou de se fier aux souvenirs qu'évoquent chez nous quelques objets. De mettre une toile sur un mur parce qu'elle est de maman et pire encore, de la mettre parce qu'il le faut. L'ambiance va plus loin que la linéaire Histoire, l’empilement des évènements, ou encore plus que celle de ces pauvres individus stupides et accablés qui croient que leur vie vaut la peine d'être affichée uniquement parce qu'ils l’ont vécue. Dans ce cas, la jeunesse serait une maladie et la vieillesse une douce rédemption. La fin justifierait les moyens, le segment serait le tout. Les stades, l’accumulation, la quantité. Bon sang ! Ne faut-il pas le dessiner quelque part ce segment ? Je chie à la gueule du bruit du graphite sur le papier. Cessez d’écrire, déposez vos crayons et bouffez de l’air un peu : quand vous écrivez, vous respirez. C’est ça l’atmosphère, c’est ça l’ambiance… de la musique. « L’écriture n’est pas la petite affaire de chacun ».
Pas de musique sur ces murs, et moi je sens le besoin d’établir un contact avec un être humain qui, au fond, représente une image idéale pour moi combinée à un pénis entre ses jambes. Soudainement, je perçus autre chose, loin de cette construction dans laquelle je me trouvais prisonnier. Le soleil entrait doucement par la fenêtre, filtré par les maintes couches de pollution qu'offrait, tel un écran atmosphérique, la ville de Boston. À travers tout ce qu’on lui avait donné comme propriétés merdiques, je décelais tout de même l'arôme du café fumant qui montait tranquillement à mes narines. Son goût, âcre, un peu sucré (par ma faute), mélangé avec de la crème, onctueuse. C’est une jouissance qui est à peine saisissable, uniquement ineffable, merveilleusement respirable. Une chose parvenait à créer l'ambiance parfaite en cette journée. La lumière, le goût, les odeurs, quoi de plus volatile ? Eh bien ! La musique. Peu importe le plaisir, la jouissance, la puissance, quand on trouve l’ambiance conforme à nos désirs.
Je le reconnus. J'entendis le chant anglais remplir la pièce. Puis ce son aiguë. Et cette rythmique quasi-barbare, celle d'une descente de toms. "The Queen is dead" des Smiths. Les notes, mieux ! Les sons ! Les voyez-vous percuter les murs, les objets, se percuter entre eux, et ce soleil, ce café, les cris de la serveuse, les fracas dans la cuisine, la femme qui venait de se faire frapper par une voiture à l'extérieur, l'ambulance, les policiers. On s’en fout ! La musique a toujours suscité en moi mouvements, lumières et textures, pour une raison que j’ignore, la chanson commence et puis je vois dans ma tête des trucs se déplacer, des couleurs et des flashs apparaître, des textures se dessiner. C’est le meilleur moyen d’écrire quand une image apparaît grâce à la musique. Voilà ! Engloutis dans une danse, mes doigts écrivaient :
"Cher Ed,
Fragment 4B - Ces minuscules fragments de mots qui parviendront à tes yeux, je l’espère susciteront chez toi, comme chez une mémé chinoise devant une calligraphie parfaite, des larmes. Ces fragments sont pour moi durs à écrire. À travers les cris des habitants de Boston qui hurlent de voir un des leurs écrasé - ou bien hurlent-ils de désir d'en voir plus - je t'écris en me demandant bien si tu vas répondre à tous mes hurlements.
Fragment 54A - À vrai dire, je tâte le terrain pour savoir s'il est glissant ou non, peut-être parce que l'être humain craint par-dessus tout de sombrer et ce même s'il n'y a aucun danger pour sa vie. Ou peut-être parce que je parle trop au nom de l’humanité.
Fragment 86D - Grand-père fut [là], et fut [étrange].
Fragment 90A - Je [...] écris-moi."
Voilà ce qui en était, et je... bon sang, le soleil était déjà couché et Aristote tirait la manche de mon chandail avec de gros yeux, de très gros yeux. Où étais-je ? Dans un café. Nan, je ne l'étais plus. Le trottoir.
Nous étions dans la rue, sur le trottoir. Nous avions faim: un café et quelques mots ne suffisait pas à nourrir le corps humain. Aristote toujours prête à discuter avec quiconque sur l'Agora, arrêta une dame très bien mise qui passait par là. Lorsque la dame vit les multiples diachylons que portait Aristote au visage, elle fut prise d'une telle pitié qu'elle nous proposa de se joindre à ses amis et elle pour le souper. Elle eut tout de même la précaution de nous demander en quoi nous avions étudié, d'où nous venions, puis sonda notre culture classique. Il s'agissait probablement des balises de sa générosité.
L’extrémité supérieure de sa tête se perdait dans un drôle de chapeau, et se perdait aussi à son extrémité inférieure dans un col de fourrure délibérément exagéré. Son rouge à lèvre, d'une rougeur éclatante, dessinait adroitement la forme voluptueuse de sa bouche. Mais, unique exception, un trait vers la droite dépassait de la forme habituelle d'une lèvre typique. Ni Aristote, ni moi osâmes lui dire. Cette image grotesque rappelait à Aristote la comédie et me rappelait à moi…. la comédie aussi. Aristote n’aimait pas la comédie.
Son manteau noir semblait avoir attrapé, d'un jeune morveux huit ans, une vilaine varicelle aux picotements blancs. Ses souliers, d'un noir glacis, claquaient terriblement et se mariaient merveilleusement bien aux mouvements secs et exagérés de son bassin. On aurait dit qu'elle frappait un mur à chaque coup de cul: et clac, clac, clac, et clac. Ou bien était-ce son bassin qui craquait, usé par les années qu'elle tentait tristement de cacher. Qu'importe: nous allions bouffer et ce de manière grandiloquente, empilée, profondément faste, je le supposais déjà, chose qui se réalisa.
The Blue Restaurant, aux murs trop décorés, à la surabondance pourrissant l'air, le rendant déjà plus infecte qu'il l'est. La surabondance, plus, plus, plus et plus. Même l'enfant naissant sait dire non au trop de lait, ou encore finit-il par gerber tout ce qu'il a consommé s'il ne sait s'arrêter, se contrôler ou être rassasié. Ne parlez pas de la cupidité à un adulte méfiant; parlez-en à un enfant naissant, toujours animal, et il vous comprendra déjà mieux.
Une table, longue. Des laquais, nombreux, disciplinés, militarisés. De longues mamelles remontées aux visages longs, froids, apeurés, décorés de mille couleurs, de mille tissus, et puis leurs remarques vides de sens, de contenu. Écouter des oeufs de Pâques quand on a faim, ça ne donne absolument rien. On les casse, et rien n'en coule. Alors, ces oeufs fastidieux pleurent leur decorum perdu sans savoir pleurer aucune substance valable. La peste est un oeuf de Pâques.
"Qu'est-ce que je fais ici ?" C'est toujours la question qu'on se pose dans ce genre de circonstances. "Qu'est-ce qui m'a amené ici ?" On peste contre sa naissance, on ne trouve que la mort dans un cadre de bois. Il est difficile de voir un tableau sans y rentrer, encore plus lorsqu'il manque de raffinement.
Alors j’observe.
Et puis, et puis. L'assiette devant madame Stewart, multicoloration exagérée comme son maquillage et ces bagues à ces doigts: pierres et rubis. Je suis maintenant persuadé qu’elle est plus apeurée par l’idée de manquer de richesses que satisfaite d’en avoir. C’est le typique des nouveaux riches, ceux qui ne l’étaient pas jadis. C’est le contre-pied du rêve de la liberté : ou est-ce celui l’homme total, celui qui connaît tout, sait tout faire.
Elle n’était jamais trop satisfaite de son assiette, ni les autres invités à notre table. On voyait bien qu’elle exerçait son pouvoir, pas autre chose. Elle était dénuée de toute passion face à la nourriture, elle ne semblait pas l’aimer. Elle préférait manger selon la carte de ses caprices plutôt que selon la beauté que suscitent ses papilles gustatives. Elle se plaignait donc au serveur et s’amusait à retourner son assiette. Elle voulait plus de colorations et d’édulcoration. Le serveur semblait pester intérieurement, mais il la craignait comme on craint Yahvé. Les cuisiniers ne semblaient pas trop croire en Yahvé. J’étais bien content de ne pas retourner mon assiette. Tout ça sentait mauvais.
Aristote se leva puis se dirigea vers le cabinet en s'excusant élégamment devant nos hôtes. Elle semblait, elle aussi, trouver la chose vachement répugnante.
Soudainement, Madame Stewart se mis à acter de manière très bizarre. Elle écarquillait les yeux, suait abondamment, portait le majeur à son col, le desserrait pour mieux respirer. J'offris donc à mes yeux un panorama de la table, à ce moment qui suit celui où on sent que quelque chose va se passer, va se produire. Tous sauf moi se mirent à se balancer d'une drôle de manière. "Il fait chaud ici" entendis-je sortir faiblement de la bouche d'une dame. Je voyais bien ce qui se préparait. Ma lèvre s’ouvrait tranquillement et suivait les vacillements de certains.
Des tas de gens dansaient sur leurs chaises. Suaient. Rampaient comme des vers, de plus en plus rapidement, de plus en plus violemment, yeux grands ouverts. Ils semblaient chercher l’issue de leur corps. Je regardais leurs yeux avec précision. Vides ou occupés. Puis je revins à la salle entière. Les cuisiniers riaient, et le poisson qui nageait dans tous ces systèmes digestifs aussi.
Oh ! Comme il était charmant de voir tous ces morceaux de chair vibrer, cherchant à s'enfuir sans pouvoir le faire. C'étaient comme des gouttelettes de pluie languissantes qui tournaient dans l'air avant d'exploser sur le sol. Que faisait Aristote ? Elle allait tout manquer la scène qui se préparait.
Belle réaction en chaîne. Il ne suffit qu’à un seul d’expulser pour que le reste suive.
À voir tous ces êtres malades régurgiter et expulser de la sorte, je me dis que j'allais me vider d'une seule manière: ce serait avec Ed, et ce sera nettement plus gracieux. Je repensais déjà à lui. Comment si peu de mots et un seul regard pouvaient porter autant d'espoir, de romantisme gaga et de désir sexuel ? Qu'importe, je flottais déjà sur une mer bien au-dessus de toutes ces sécrétions.
Une vieille dame, au milieu de tous ces débris, me regardait en souriant délicatement. Intrigué, je lui demande pourquoi elle ne régurgite pas. Elle me dit qu’elle a trop vu ses parents manger lorsqu’ils firent fortune dans le milieu manufacturier. Son accent anglais roulait comme les aliments raffinés qui passaient dans sa bouche charmante, bien que vieillissante. Elle disait : « maintenant je goûte ». Puis elle me fit goûter à un morceau de pain dans un peu d’huile d’olive, franchement délicieux bien qu’extrêmement simple. Son sourire amusé de me voir trembler devant un tel bon goût, subtil et délicat, lui fit lever le bras, pointer vers une direction, et nous quittions le Massachusetts.
Je vous réécris bientôt,
Jean-Pascal de La France

0 Comments:
Publier un commentaire
<< Home