dimanche, août 19, 2007

Rhode Island - Contrée Mini-putienne

Cher Marc-André, Chère Véronique,

Vous connaissez le Rhode Island ? Gros comme mon cul. On vient d’y entrer, je dis à Aristote : « Ouais ! T'as vu ? On est au Rhode Isl…. » Pas le temps de finir ma phrase, on avait déjà foncé dans le panneau « Bienvenue au Connecticut ». Je déteste l’odeur du coussin gonflable. Ça pue le tam-tam.

Je vous réécris bientôt,

Jean-Pascal de La France

mercredi, août 15, 2007

Massachusetts 1 - Théorie du quanta

Chère Véronique, Cher Marc-André,

Il y a tellement longtemps que je vous avais écrit qu’on aurait presque pu croire que j’avais oublié ce voyage. Pourtant, maintes aventures me sont arrivées une fois les lumières de Boston imprimées sur ma rétine, l’ayant marquée, l’ayant baisée.

Boston est particulière. Mi-étudiante, mi centre-ville ennuyant; elle représente une forme de mosaïque culturellement homogène qui allie exploration, technique et industrialisation. En fait, c’est un carrefour; un pur et simple carrefour. Oh ! Flâner au centre-ville fut une expérience peu enrichissante et un peu rasoir à vrai dire. Néanmoins, cela nous permis, à Aristote et moi-même, de se restaurer pleinement et de s’arrêter après plusieurs heures de route. Certes, j’avais dormi à peu près tout le long du New Hampshire ce qu’Aristote ne tarda pas à me reprocher. Je lui rétorquai que je m’étais uniquement conformé à la devise de l’état : « New Hampshire : Live free or die ». Je ne me responsabiliserai sûrement pas d’avoir refusé la mort au profit du rêve. Aristote analysa mon argumentation; je saisissais la paix tangible, enfin, pour quelques heures seulement.

Nous entrâmes dans un café suite à cette courte discussion. J’avais besoin d’un café. Ce n’est pas qu’il le fallait, c’est uniquement que j’en avais besoin. Il s’agissait d’une copie d’un café, lui-même dupliqué, ad nauseam, une chaîne, tout ce qu’on retrouve là-bas. Qu’importe : j’avais besoin d’un foutu café. Et puis il y avait des ordinateurs et derrière ces ordinateurs la possibilité d’écrire à Ed. La curiosité, eh ! Cette merde, le pire malaise que l’homme vivra toujours. En fait, j’ai toujours l’impression que la curiosité est mêlée à deux choses : le désir sexuel et… le désir tout court. Désir de savoir peut-être, ou désir de clore, finaliser, car quoi de plus désagréable que de ne pouvoir classer, fermer, juger, écarter de soi. Tant et aussi longtemps qu’une chose n’est pas finalisée, on tend toujours à se sentir concerné par elle. On sent que notre Moi plonge un pied dedans et même si l’oubli tente de performer son œuvre, il suffit d’une variation de la température de l’eau pour réaliser qu’on a conscience d’avoir un pied dedans. Un pied dans la merde peut-être. Et est-ce que ça finit vraiment ?

Le Diable seul sait où Aristote était partie réfléchir. Elle marchait sûrement à travers les ruelles et j’attendais son retour en sirotant un café infect qui avait l’aspect, le goût et l’odeur du jus de merde. Je payai la serveuse, une jeune étudiante des environs qui devait faire son cours dans quelque chose qui allait lui permettre de s’en sortir, et je m’assis devant un ordinateur dans l’espoir d’avoir une quelconque inspiration. C’est alors que le décor de l’endroit me marqua.

Ce café était vraiment décoré d'une drôle de façon. Les murs donnaient l'impression d'étaler et de chevaucher les unes contre les autres différentes époques en plein concours de médiocrité. J’assistais à l’inverse du best of qu’on pourrait nommer « Le worst of ». En fait, je n’avais jamais vu un aussi vulgaire ramassis de fragments garrochés çà et là doublé de l’espoir naïf d’y donner sens. Or, la chose échouait, comme tout mauvais amalgame. Et c’est ça le problème du mauvais amalgame. Ce n’est pas qu’il est mauvais dans sa construction, c’est qu’il est mauvais dans son intention; mauvais dans le fait même qu’il veule s’en donner une. La médiocrité réside toujours dans l’espoir de donner sens à quelque chose. Donner sens, donner sens; comment voulez-vous donner sens à quelque chose alors que le spectateur peut en faire ce qu’il veut ? Le bon amalgame est celui qui insiste sur quelque chose en faisant croire que c’est ça le sens. En revanche, nous savons tous déjà qu'il fonctionne en ouvrant les portes du néant. Le spectateur y croit, alors qu’il se fait tout simplement fourrer. L’art sera toujours une question d’esthétique et jamais une question d’éthique. L’éthique crèvera toujours selon l’humeur des époques. Et puis, vous en avez sûrement déjà vu de ces amalgames, vantés par des imbéciles ne se rendant pas compte que le melting pot n'est valable que pour les Smarties : elles, au moins, émettent un certain goût sucré. Et encore, j’y pense, l’esthétique suppose un regard, oui. Mais si la chose allait plus loin ? Si c’était d’une odeur dont il s’agit : une texture, une lumière, des ombres. Une ambiance, ouais, une ambiance. Il faut créer l’ambiance en sachant qu’elle est quelque chose de plus complexe que de créer l'idée d'une ambiance ou de se fier aux souvenirs qu'évoquent chez nous quelques objets. De mettre une toile sur un mur parce qu'elle est de maman et pire encore, de la mettre parce qu'il le faut. L'ambiance va plus loin que la linéaire Histoire, l’empilement des évènements, ou encore plus que celle de ces pauvres individus stupides et accablés qui croient que leur vie vaut la peine d'être affichée uniquement parce qu'ils l’ont vécue. Dans ce cas, la jeunesse serait une maladie et la vieillesse une douce rédemption. La fin justifierait les moyens, le segment serait le tout. Les stades, l’accumulation, la quantité. Bon sang ! Ne faut-il pas le dessiner quelque part ce segment ? Je chie à la gueule du bruit du graphite sur le papier. Cessez d’écrire, déposez vos crayons et bouffez de l’air un peu : quand vous écrivez, vous respirez. C’est ça l’atmosphère, c’est ça l’ambiance… de la musique. « L’écriture n’est pas la petite affaire de chacun ».

Pas de musique sur ces murs, et moi je sens le besoin d’établir un contact avec un être humain qui, au fond, représente une image idéale pour moi combinée à un pénis entre ses jambes. Soudainement, je perçus autre chose, loin de cette construction dans laquelle je me trouvais prisonnier. Le soleil entrait doucement par la fenêtre, filtré par les maintes couches de pollution qu'offrait, tel un écran atmosphérique, la ville de Boston. À travers tout ce qu’on lui avait donné comme propriétés merdiques, je décelais tout de même l'arôme du café fumant qui montait tranquillement à mes narines. Son goût, âcre, un peu sucré (par ma faute), mélangé avec de la crème, onctueuse. C’est une jouissance qui est à peine saisissable, uniquement ineffable, merveilleusement respirable. Une chose parvenait à créer l'ambiance parfaite en cette journée. La lumière, le goût, les odeurs, quoi de plus volatile ? Eh bien ! La musique. Peu importe le plaisir, la jouissance, la puissance, quand on trouve l’ambiance conforme à nos désirs.

Je le reconnus. J'entendis le chant anglais remplir la pièce. Puis ce son aiguë. Et cette rythmique quasi-barbare, celle d'une descente de toms. "The Queen is dead" des Smiths. Les notes, mieux ! Les sons ! Les voyez-vous percuter les murs, les objets, se percuter entre eux, et ce soleil, ce café, les cris de la serveuse, les fracas dans la cuisine, la femme qui venait de se faire frapper par une voiture à l'extérieur, l'ambulance, les policiers. On s’en fout ! La musique a toujours suscité en moi mouvements, lumières et textures, pour une raison que j’ignore, la chanson commence et puis je vois dans ma tête des trucs se déplacer, des couleurs et des flashs apparaître, des textures se dessiner. C’est le meilleur moyen d’écrire quand une image apparaît grâce à la musique. Voilà ! Engloutis dans une danse, mes doigts écrivaient :

"Cher Ed,

Fragment 4B - Ces minuscules fragments de mots qui parviendront à tes yeux, je l’espère susciteront chez toi, comme chez une mémé chinoise devant une calligraphie parfaite, des larmes. Ces fragments sont pour moi durs à écrire. À travers les cris des habitants de Boston qui hurlent de voir un des leurs écrasé - ou bien hurlent-ils de désir d'en voir plus - je t'écris en me demandant bien si tu vas répondre à tous mes hurlements.

Fragment 54A - À vrai dire, je tâte le terrain pour savoir s'il est glissant ou non, peut-être parce que l'être humain craint par-dessus tout de sombrer et ce même s'il n'y a aucun danger pour sa vie. Ou peut-être parce que je parle trop au nom de l’humanité.

Fragment 86D - Grand-père fut [là], et fut [étrange].

Fragment 90A - Je [...] écris-moi."

Voilà ce qui en était, et je... bon sang, le soleil était déjà couché et Aristote tirait la manche de mon chandail avec de gros yeux, de très gros yeux. Où étais-je ? Dans un café. Nan, je ne l'étais plus. Le trottoir.

Nous étions dans la rue, sur le trottoir. Nous avions faim: un café et quelques mots ne suffisait pas à nourrir le corps humain. Aristote toujours prête à discuter avec quiconque sur l'Agora, arrêta une dame très bien mise qui passait par là. Lorsque la dame vit les multiples diachylons que portait Aristote au visage, elle fut prise d'une telle pitié qu'elle nous proposa de se joindre à ses amis et elle pour le souper. Elle eut tout de même la précaution de nous demander en quoi nous avions étudié, d'où nous venions, puis sonda notre culture classique. Il s'agissait probablement des balises de sa générosité.

L’extrémité supérieure de sa tête se perdait dans un drôle de chapeau, et se perdait aussi à son extrémité inférieure dans un col de fourrure délibérément exagéré. Son rouge à lèvre, d'une rougeur éclatante, dessinait adroitement la forme voluptueuse de sa bouche. Mais, unique exception, un trait vers la droite dépassait de la forme habituelle d'une lèvre typique. Ni Aristote, ni moi osâmes lui dire. Cette image grotesque rappelait à Aristote la comédie et me rappelait à moi…. la comédie aussi. Aristote n’aimait pas la comédie.

Son manteau noir semblait avoir attrapé, d'un jeune morveux huit ans, une vilaine varicelle aux picotements blancs. Ses souliers, d'un noir glacis, claquaient terriblement et se mariaient merveilleusement bien aux mouvements secs et exagérés de son bassin. On aurait dit qu'elle frappait un mur à chaque coup de cul: et clac, clac, clac, et clac. Ou bien était-ce son bassin qui craquait, usé par les années qu'elle tentait tristement de cacher. Qu'importe: nous allions bouffer et ce de manière grandiloquente, empilée, profondément faste, je le supposais déjà, chose qui se réalisa.

The Blue Restaurant, aux murs trop décorés, à la surabondance pourrissant l'air, le rendant déjà plus infecte qu'il l'est. La surabondance, plus, plus, plus et plus. Même l'enfant naissant sait dire non au trop de lait, ou encore finit-il par gerber tout ce qu'il a consommé s'il ne sait s'arrêter, se contrôler ou être rassasié. Ne parlez pas de la cupidité à un adulte méfiant; parlez-en à un enfant naissant, toujours animal, et il vous comprendra déjà mieux.

Une table, longue. Des laquais, nombreux, disciplinés, militarisés. De longues mamelles remontées aux visages longs, froids, apeurés, décorés de mille couleurs, de mille tissus, et puis leurs remarques vides de sens, de contenu. Écouter des oeufs de Pâques quand on a faim, ça ne donne absolument rien. On les casse, et rien n'en coule. Alors, ces oeufs fastidieux pleurent leur decorum perdu sans savoir pleurer aucune substance valable. La peste est un oeuf de Pâques.

"Qu'est-ce que je fais ici ?" C'est toujours la question qu'on se pose dans ce genre de circonstances. "Qu'est-ce qui m'a amené ici ?" On peste contre sa naissance, on ne trouve que la mort dans un cadre de bois. Il est difficile de voir un tableau sans y rentrer, encore plus lorsqu'il manque de raffinement.

Alors j’observe.

Et puis, et puis. L'assiette devant madame Stewart, multicoloration exagérée comme son maquillage et ces bagues à ces doigts: pierres et rubis. Je suis maintenant persuadé qu’elle est plus apeurée par l’idée de manquer de richesses que satisfaite d’en avoir. C’est le typique des nouveaux riches, ceux qui ne l’étaient pas jadis. C’est le contre-pied du rêve de la liberté : ou est-ce celui l’homme total, celui qui connaît tout, sait tout faire.

Elle n’était jamais trop satisfaite de son assiette, ni les autres invités à notre table. On voyait bien qu’elle exerçait son pouvoir, pas autre chose. Elle était dénuée de toute passion face à la nourriture, elle ne semblait pas l’aimer. Elle préférait manger selon la carte de ses caprices plutôt que selon la beauté que suscitent ses papilles gustatives. Elle se plaignait donc au serveur et s’amusait à retourner son assiette. Elle voulait plus de colorations et d’édulcoration. Le serveur semblait pester intérieurement, mais il la craignait comme on craint Yahvé. Les cuisiniers ne semblaient pas trop croire en Yahvé. J’étais bien content de ne pas retourner mon assiette. Tout ça sentait mauvais.

Aristote se leva puis se dirigea vers le cabinet en s'excusant élégamment devant nos hôtes. Elle semblait, elle aussi, trouver la chose vachement répugnante.

Soudainement, Madame Stewart se mis à acter de manière très bizarre. Elle écarquillait les yeux, suait abondamment, portait le majeur à son col, le desserrait pour mieux respirer. J'offris donc à mes yeux un panorama de la table, à ce moment qui suit celui où on sent que quelque chose va se passer, va se produire. Tous sauf moi se mirent à se balancer d'une drôle de manière. "Il fait chaud ici" entendis-je sortir faiblement de la bouche d'une dame. Je voyais bien ce qui se préparait. Ma lèvre s’ouvrait tranquillement et suivait les vacillements de certains.

Des tas de gens dansaient sur leurs chaises. Suaient. Rampaient comme des vers, de plus en plus rapidement, de plus en plus violemment, yeux grands ouverts. Ils semblaient chercher l’issue de leur corps. Je regardais leurs yeux avec précision. Vides ou occupés. Puis je revins à la salle entière. Les cuisiniers riaient, et le poisson qui nageait dans tous ces systèmes digestifs aussi.

Oh ! Comme il était charmant de voir tous ces morceaux de chair vibrer, cherchant à s'enfuir sans pouvoir le faire. C'étaient comme des gouttelettes de pluie languissantes qui tournaient dans l'air avant d'exploser sur le sol. Que faisait Aristote ? Elle allait tout manquer la scène qui se préparait.

Belle réaction en chaîne. Il ne suffit qu’à un seul d’expulser pour que le reste suive.

À voir tous ces êtres malades régurgiter et expulser de la sorte, je me dis que j'allais me vider d'une seule manière: ce serait avec Ed, et ce sera nettement plus gracieux. Je repensais déjà à lui. Comment si peu de mots et un seul regard pouvaient porter autant d'espoir, de romantisme gaga et de désir sexuel ? Qu'importe, je flottais déjà sur une mer bien au-dessus de toutes ces sécrétions.

Une vieille dame, au milieu de tous ces débris, me regardait en souriant délicatement. Intrigué, je lui demande pourquoi elle ne régurgite pas. Elle me dit qu’elle a trop vu ses parents manger lorsqu’ils firent fortune dans le milieu manufacturier. Son accent anglais roulait comme les aliments raffinés qui passaient dans sa bouche charmante, bien que vieillissante. Elle disait : « maintenant je goûte ». Puis elle me fit goûter à un morceau de pain dans un peu d’huile d’olive, franchement délicieux bien qu’extrêmement simple. Son sourire amusé de me voir trembler devant un tel bon goût, subtil et délicat, lui fit lever le bras, pointer vers une direction, et nous quittions le Massachusetts.

Je vous réécris bientôt,

Jean-Pascal de La France

mardi, février 27, 2007

New Hampshire - Sur la route

Chère Véronique, Cher Marc-André,

Thump thump-thump crash, le New Hampshire. Aristote me cassait déjà les oreilles avec sa musique. Elle était fascinée par les Girls groups des années 60. Et le radio, avec ses deux petits boutons et son écran, ressemblait étrangement à un petit monstre musical jouant sans fin le Greatest hits des Ronettes.

Le paysage défilait sur les complaintes de Ronnie Spector. Arbre, après arbre, le New Hampshire. L'asphalte ressemblait à un immense tapis infini, coulant, et moi je m'endormais, épuisé de rouler, avec ce long souffle dans mon cou, puis dans mes oreilles. Je mis mes lunettes fumées afin de lutter contre le soleil, alors que le sommeil, lui, semblait me gagner.

Ronnie tomba dans une salle sans cesse grandissante. Elle se déforma puis devint un coucou-Aristote. Je lui dis: "Mets ceci !" Ce qu'elle fit. Avec un arbre sur la tête, elle semblait devenir plus grande. Le soleil resplendissait, ses cheveux marrons et ses mouvements d'épaules me donnait l'idée d'une rythmique plus qu'intéressante. "Oh ! cria-t-elle. Comme je suis grande maintenant !"

Une crevasse sur la route me fit ouvrir les yeux. Ronnie revint à sa place, dans le petit monstre musical, dans une chambre pas plus grande que celle choisie par Phil Spector. Et mes paupières vinrent revoiler mes yeux alors que le soleil me pointait du doigt. Je me rappele St-Pamphile les dimanches après-midi. La nausée, la chaleur, l'odeur de voiture, poussière, soleil, succès doo-wop.

Verdamment blanchi, surexposé, j'arrivai, alarmé, à côté d'un homme qui mélodisait les Ronettes. Je lui demandai ce qu'il faisait, mais il ne répondit pas. Je tentai donc de le toucher, mais il disparut. "Papa ?"

On tourna. Mes yeux s'ouvrirent de nouveau. Je souriais: "C'est quoi ces histoires de papa ?" Puis on passa à côté d'un cadavre-animal à moitié décomposé. Il valait mieux que je me rendorme. Et je plongeai dans le cadavre. La puanteur, les insectes, le rouge devenu brun. La charogne, le corbeau, sombre spectre, toujours affamé; je protègeais mes yeux. Puis je m'enfonçai encore plus loin, vers l'infiniment petit. J'atteignis l'infiniment grand. Les deux étaient infinis. Une certaine accélération, puis le paysage passait rapidement, les objets à vive allure se perdaient dans une traînée colorée, puis tout se fonda en un extérieur de voiture alors que le cadre de la voiture sembla sortir de mes yeux. J'étais assis devant ce cadre.

Il me fallut quelques secondes pour constater que j'étais réveillé. Que ce monde autour de moi était la réalité. Puis devant mes yeux, ce monde, plutôt obscur, devenait tranquillement une ville, toute lumineuse, orangée: Boston, Massachusetts.

Je vous réécris bientôt,

Jean-Pascal de La France

lundi, février 05, 2007

Maine - Terre Atlantique

Cher Marc-André, Chère Véronique,

Mais où en étais-je ? Ah oui ! Fuir, fuir et fuir encore.

Nous traversâmes donc le pont au-dessus de la Rivière Madawaska afin de pénétrer cette terre quasi-inconnue, États-Unis USA. Aussitôt engagés, nous vîmes une enseigne indiquant: "Rivière St-John". Nous constatâmes alors qu'il ne s'agissait pas de la rivière Madawaska, mais bien de la St-John River, vulgaire erreur. En fait, nous nous rendions dans une petite ville nommée Madawaska. Voilà. Madawaska était donc le but, comme la naissance pour le foetus et la mort pour le naquit. Or, outre ces constatations, le ridicule du nom de la ville me saisira toujours. Madawaska: mais qui Diable aurait l'idée de donner un nom aussi ridicule à une ville ! Aristote avait une explication à cette question, or je la gifflai violemment afin d'éviter ses éternels développements encyclopédiques. Je l'invitai plutôt à regarder dans la rivière. Et je l'invitai de nouveau, mais de manière plus insistante cette fois. Elle céda, en douleurs.

Un homme tentait de traverser avec tant de fatigue et de désespoir que j'en fus très brièvement touché. Soudainement, son regard devînt vide, ses yeux s'écarquillèrent et son corps fut substitué par une énorme flaque brune. Puis ses yeux disparurent, suivis par tout le reste de son corps. La flaque brune, quant à elle, s'agrandissait sans cesse. Eh bien ! Savez-vous quoi ? Il fût, hélas, capturé par l'arme ultime des Américains afin de contrer l'arrivée d'immigrants illégaux sur leurs terres. Ils ont fait de la rivière St-John la demeure d'une créature nommée le Lactiathan, un monstre de lactose qui de ses sinistres mamelles laisse échapper une quantité incalculable de lactose. Cela a pour effet de créer, chez celui qui absorbe l'eau de la rivière, une vive intolérance, une vive intolérance au lactose. En d'autres termes, l'immigrant illégal répondant à la loi, au grand confort de tous ceux qui la respecte, s'auto-chie grâce au divin gardien qu'est le monstre Lactiathan. Je fus sidéré, voire émerveillé par ce procédé fort judicieux. Pourquoi n'avons-nous pas ça chez nous ? Eh bien ! Parce qu'ils l'ont eux.

Le poste frontalier de Madawaska se dressait devant nous avec toutes sortes de douaniers qui s'y activaient. Un type fumait une cigarette, alors qu'un autre mangeait une pâtisserie de forme circulaire, tandis qu'un autre jouait au baseball avec environ une dizaine d'autres douaniers. Je les saluai, par politesse. Surpris, ils laissèrent tomber leurs activités pour reprendre leurs rôles respectifs. Cet affolement soudain me fit soupçonner chez eux une forme d'imbécilité. Néanmoins, il était très grotesque de les voir s'activer maladroitement comme des rennes jetés devant une souffleuse. Le travail c'est leur vie; ils courraient donc pour leur vie. Et la machinerie de notre voiture s'arrêta soudainement. Ils s'immobilisèrent et nous regardèrent avec un air hébété. Un dénommé "Sam" apparut au guichet.

Sam fut tout simplement la pire des pestes, et c'était le premier des Américains. Non pas qu'il soit le "principe américain", l'archétype, celui qui se répète constamment, non, mais il fut le premier dans le temps, et le premier des imbéciles. Le prince des imbéciles devrais-je dire ou celui qu'on perçoit toujours lorsqu'on commence une forme d'élévation, qu'on surpasse rapidement: le ver au premier niveau qui certes porte un sens lourd en soi, mais qui peut facilement être écrasé par un pied qui vient d'en haut. Étrangement le vers est souvent tout aussi cruel que la botte qui l'écrase. Et Sam, sur la ligne du temps, serait sûrement un Cro Magnon. Franchement, ce n'était pas le plus galant des types et même si Aristote était une femme, il ne fut pas très courtois à son égard. Après tout, il vouait un ininterrompu culte à sa femme, hanté par l'idée qu'elle puisse refuser un bon soir de combler ses appétits de toutes formes. Il se méfia tout d'abord de l'origine d'Aristote, puis conclu qu'il serait plus sage de fouiller nos effets. Or, très étrangement, il me donna un papier dès que nous fûmes stationnés et m'invita à aller le remplir à l'intérieur. Aristote devait demeurer avec lui. Elle demeura avec lui et me regardait, l'air abattue, alors que je m'éloignais d'elle. Je crois même l'avoir vu lever la main vers moi, pour m'atteindre, mais déjà la porte du poste douanier se refermait sur cette délicate image-de-main.

Un jeune homme en habit de douanier était assis sur un bureau derrière un très long comptoir. Beau, doux, mais enfermé dans une cage de bitume textile couleur bleue. Je le remarquai en premier, car les trois autres personnes dans le poste se retournèrent immédiatement dans ma direction afin de prendre connaissance de ma présence. Craignaient-ils peut-être que je sois le Lactiathan. Pas lui. Lui il lisait. "The Great Gatsby" de Fitzgerald. Beau, doux, mais ses yeux rivés sur les pages. Je m'approchai vers le comptoir en ne quittant le jeune homme que très brièvement du regard, uniquement pour m'assurer que j'étais bien dans un pièce que je pouvais potentiellement reconnaître. Un lieu qui n'était pas celui d'un schizophrène, je le confirme. Des portraits de types louches très recherchés étaient affichés à côté de plusieurs instructions officielles. Je les humai, ils étaient bien de la griffe de l'homme. J'étais rassuré. Or, mon comportement félin m'empêchait tout de même de m'y attarder. J'étais fixé sur cette magnifique proie. Belle, douce, mais toujours trop loin. Or, plus je m'approchais, plus le brouillard se dissipait.

Il y a toujours ces vagues au Maine. Comme si un sol de caoutchou ondulait tranquillement, de manière molle, flasque, offrant à mon esprit une énorme musique, un groove céleste. Une seule note, toujours, mais vibrant à si basse vitesse que j'en tombe encore à la renverse. Et couché sur le sol, je regarde l'ouest et je vois ma main s'étendre. Bon sang, c'est comme se faire bercer par la mer. Et lui:

Eh bien voyez-vous, il y a ce genre d'êtres qui transpirent le sucre. Vous savez ? Alors, une femme s'approcha de lui, comme l'abeille ouvrière flaire le parfum sucré. Elle lui dit quelque chose à l'oreille, tout bas. Il la regarda. Elle termina. Il se tourna tranquillement vers moi, puis sourit. Ah oui ! Un long trait de crème se dessina sur une mer de crème caramel sur laquelle reposaient de magnifiques filets mielleux. Je m'imaginais déjà le sucre d'orge, les fondants, le dulce de leche que je dégusterais si je m'attaquais à ce met de choix. En une seconde, mes yeux clignèrent deux fois. Un. Deux. Deux images différentes d'un regard qui s'ajustait vers le mien, s'ajustait encore, mouais, puis s'enfonça littéralement dans le fond de ma cervelle, l'arrachant, me laissant en proie à tout ce qu'il y a de reste: armures, forteresse, épée, chevalerie, assaut vers les entrailles, écoulement de sang blanc. Il se leva et me parla doucement laissant s'échapper une rivière sirupeuse qui s'enfonça aussitôt, sauvagement, sans aucun scrupule, dans mes oreilles sensibles. Une sulfureuse musique au goût sucré, mais amère, que certains nomment "tanin". Un arôme parfumé, raffiné que seul un imbécile ou un malapris pourrait bien se refuser.

- Monsieur ? Monsieur !? Mooooonsieur ??
- Oui, pardon. Je...

Edward. Il laissa paraître ce nom écrit en blanc sur un bout de plastique noir. Le plastique est fait à partir de pétrole. Ce matin-là il s'était justement piqué en enfonçant l'épingle qui tenait le badge dans sa chemise. C'était la chose la moins délicate qu'il fit ce jour-là. Pourtant, je considérais cette épingle "bénie des dieux". Et Danielle Steele aimerait ce paragraphe... ah ça oui ! La salope. Elle me le paiera cher si elle veut l'acheter. Car saviez-vous que Danielle Steele écrit ses livres en achetant des bouts de plusieurs vendeurs de paragraphes romantiques ? Elle se serait inspirée du cut-up fold-in de William Burroughs pour ça. Mais là:

- Je dois remplir des papiers je crois. Et mon amie viendra plus tard, mais pour l'instant, un certain Sam est occupé à se méfier d'elle.
- Voilà, nous allons remplir ces papiers et les envoyer dans des endroits où ils ne seront pas lus.

Je ris.

- Nom
- Jean-Pascal de La France
- Et pour votre amie
- Aristote d'Athènes

Il me regarda longuement

...

- Et ça c'est quoi ?
- Une pomme, répondit Aristote.

Puis elle leva sa main pour se gratter, mais Sam se retourna si promptement qu'elle arrêta son geste, brusquement. Elle fixait Sam, inquiète, sans ne plus bouger. Elle leva tranquillement la main vers son front, mais Sam fronça les sourcils. Plus elle s'approchait de son front, plus il fronçait. Elle rebroussa donc chemin et jugea qu'il était plus sage de ne pas se gratter. Une fois sa main revenue dans une position que Sam considérait comme "sécuritaire", chose dont il s'assura en toute immobilité pendant au moins 10 bonnes secondes, il put enfin retourner à ses occupations.

- Et ça ? C'est quoi ça ?

....

- Non, je n'ai pas mis le feu à aucun de mes parents

Il rit.

- Études ?
- Universitaires.
- Orientation sexuelle.

Je fus surpris par cette question. On est quand même pas sur Réseau Contact. Habituellement, on ne pose jamais ces questions aux douanes. Peut-être était-ce les moeurs états-uniens qui se manifestaient déjà dans les questions douanières. Mais en vérité, je n'avais jamais entendu parler de ces moeurs étranges. Remarquez, il était si facile de mentir à cette question, alors je préfèrai demeurer obscur à ce sujet tout en étant éloquant, histoire d'éviter des ennuis, histoire de provoquer quand même quelque chose:

- Je vais... euh... là où.. euh.. le vent me porte.... ?

La pire réponse. Néanmoins, ce regard plongea une fois plus au fond de ma tête. Mais bon sang ! Où va-t-il ce regard ? Pourquoi je le sens si loin, comme si on m'enfonçait un doigt dans la bouche pour me faire gerber l'âme. Je tentai de le suivre, mais je ne parvins qu'à tourner mes yeux vers le haut, vers l'intérieur, et à me noyer en moi-même. Je n'y vis qu'une forme d'aveuglement, sensiblement comparable à la cécité temporaire produite lorsque nous décidons intelligemment de fixer le soleil. Je compris alors que j'étais moi aussi une proie. Et je m'étais vendu: il savait ce que j'aurais pu m'imaginer à son sujet, et je voyais encore plus ce que ce sourire signifiait. Ça sentait le désir, un parfum estival toujours trop chaud, mais jamais assez pour saisir notre raison et l'éveiller. Je ramolissais, alors je...

...

- Justice ? De quoi me parles-tu ?
- Vous semblez m'en vouloir, mais ne devriez-vous pas penser au bien commun ?
- Prends ça !
- Monsieur ! MONSIEUR ! Je doute que ce coup de matraque soit donné dans l'esprit du...

...

- À l'University of Massachusetts.
- Mais que fais-tu ici ?
- J'avais de la famille au Maine, d'ailleurs mon grand-père y est toujours. Il a une petite auberge dans le sud de l'état. Il est pêcheur, si tu veux son adresse, je peux lui demander de t'héberger une nuit. Ça lui fera plaisir j'en suis sûr.
- Ça ne se refuse pas.

Alors qu'il écrivait l'adresse il se releva au moins à deux reprises pour me regarder. Sur le papier, l'adresse de son grand-père et la sienne au Massachusetts avec son numéro de téléphone.

- La seconde adresse est le cellulaire de grand-père ?, présumai-je.
- Non, il s'agit de mon adresse au Massachusetts avec mon numéro de téléphone. Si tu passes par là, j'y retourne dès demain soir, les cours recommençant... Je n'étais ici que pour avoir du français à proximité et dans le cadre d'un programme...

...

- Pas la main ! C'est le premier outil !

....

- Et ton français ?
- Je croyais bien pouvoir apprendre des brayons, mais je crois que je parle déjà mieux en français qu'eux.
- En effet, personne ne peux comprendre leur langage sinon eux autres mêmes.
- Sûrement quelques animaux les comprendraient.
- Oh ! Je suis sûr que même les animaux les fuient.

...

Aristote hurlait. Sam lui disait de se taire, mais elle croyait plus sage de ne pas le faire. Alors, si Aristote ne croyait pas qu'il était sage de se taire, et qu'elle a comme maxime d'existence la sagesse, elle ne se tait pas... c'est logique.

...

- Attends, me dit-il.

Puis il prit un crayon et ajouta son adresse e-mail au bas de son adresse au Massachusetts.

- Tu vas pouvoir m'écrire.
- J'essaierai lorsque je serai à...

Mais un cri interrompit notre conversation. Edward, Maillard de son nom de famille, sortit sa tête par la fenêtre du poste et hurla:

- Sam ! Arrête ! Elle a sa leçon.

Puis il se tourna vers moi:

- Je vais m'arranger avec Sam.
- Leçon de quoi au juste ?

La laidronne, aussi nommée Kathie la Laide, s'occupa de panser les blessures d'Aristote. Glissons quelques mots sur Kathie la Laide. Elle était terrifiée par la vie, et encore plus par le sang qui coulait dans ses veines. "Ce liquide rouge, disait-elle, est un poison encore pire que la mandragore." En fait, l'origine du mépris envers ce flux rougeâtre était dû à l'histoire de sa famille. Son arrière-grand-père avait été rongé par la peste, son grand-père avait été tué à la guerre et son père s'était suicidé, balle dans la tête. Depuis, elle craignait sa propre mort, à tout instant. Une fois mêlée à ses superstitions, la chose devenait une vilaine et omniprésente psychose. Pour elle, l'Halloween était la pire journée de l'année, car chaque personne costumée en Faucheuse semblait lui apporter de bien tristes messages. Et elle n'avait pas tort, puisque sa mort surviendra à 30 ans et qu'elle n'aura jamais rien fait de sa vie, trop effrayée d'échouer quoique ce soit. Et elle ne dira jamais à Ed qu'elle l'aime... tout simplement parce qu'elle périra avant. Elle plongera du haut d'un ravin. Et elle apprendra, sentant une douleur dans son bras gauche, puis dans sa poitrine, qu'elle n'était pas victime d'une malédiction. En fait, elle réalisera que les antécédents cardio-vasculaires de sa famille avaient tué son arrière-grand-père lorsqu'il avait appris que la peste était dans le village, avaient tué son grand-père lorsqu'il entendit un coup de canon trop prononcé, et tuèrent son père lorsqu'il aperçu des voleurs. Enfin, notez que ces mêmes voleurs eurent jadis la bonté de lui foutre une balle dans la tête a posteriori pour faire croire au suicide. Quelle mythe avait elle cultivée cette laidronne ! Ah ! Les voleurs meurtriers sont à mon avis de bien piètres gentlemen, mais d'incroyables machines à mythes. Kathie la Laide, quant à elle, était une excellente soigneuse.

Alors, tout en étant soignée par Kathie, Aristote s'occupait à pester en regardant Sam. Ce dernier se demandait bien pourquoi elle se plaignait. Il aurait bien pu la pulvériser. J'échangeais pendant ce temps de courts mots et de brefs rires avec Ed avant que nous décidions de reprendre la route vers le sud du Maine. Il me rappela que je devais lui écrire au risque qu'il parte à ma recherche. C'était un risque que j'étais prêt à courrir, mais lui écrire me plaisait encore plus. Je me sentais d'attaque pour lui écrire, oui. Mon sang, il semblait ériger tous mes membres, du moins assez pour soulever un crayons ou presser sur les touches d'un clavier.

Déjà sur la route, moi à sourire bêtement, Aristote à gémir. Caribou se dressa devant nous comme les forteresses de Jéricho. Or ce fut de courte durée, car nous fûmes pris, je dois l'avouer, d'une sacré frousse. Les bûcherons de Caribou étaient extrêmement primitifs dans leurs agissements. À l'entrée de la ville siégeait, comme une forme de fierté barbare, un panneau sur lequel était inscrit: "Aux passants: fermez les fenêtres de votre voiture, car la siphilis court dans l'air." Le message était clair, Caribou ne verra pas nos têtes se poser sur leurs oreillers. D'ailleurs, les bûcherons semblaient s'adonner à de drôles d'activités, comme chevaucher des billots en hurlant alors que les autres buvaient en les regardant. Or, lorsque nous passâmes, ils s'arrêtèrent soudainement et nous regardèrent. Tout était au ralenti. Nous nous observions les uns les autres. Dieu seul sait ce qu'ils allaient raconter après notre passage. Merde. On file vers le vieux grand-père d'Ed.

Je ne sais pas combien de temps il a pu s'écouler. Le ciel a bien dû changer de couleur une vingtaine de fois. Et j'ai dormi, puis réouvert les yeux. Mais j'étais en quelque sorte absent et le paysage aussi, par la force des choses. Mais le Maine ressemble tellement à ce chez soi jamais assez lointain que je ne m'en fis pas trop, que je nageai sans trop de remords dans mes rêveries. Du point A, le poste douanier, au point B, la maison du grand-père, il n'y a pas vraiment eu ni de temps, ni de distance, ni même de segment AB.

L'auberge semblait flotter entre la plage et le reste du pays; sur les rives de l'Atlantique. Une vieille maison décrépie, à quelques kilomètres d'Augusta. Et des mouettes, beaucoup de mouettes s'adonnant à une multitude d'activités de mouettes, avant d'aller mourrir lâchement dans l'océan, sans avoir posé un sens à leur existence. Il y avait des planches bleues, à quelque part entre le vert et le jaune, des galeries typiques, des fenêtres pittoresques donnant sur des lieux qui le sont encore plus. En gros, tout ça dessinait une auberge. Nous nous sommes donc stationnés jusqu'à ce que nous vîmes un vieillard apparaître à l'intérieur.

La porte s'ouvrit, il sortit sur le balcon. Un type louche.

- Bonjour ! dis-je. Ed nous a parlé de v...
- Ed!!!! C'est toi mon enfant ?

Il est complètement sénile, c'est l'évidence. Sa cervelle a pété les plombs, nul ne sait comment.

- Non, c'est Ed qui nous envoie. Il a dit que...
- Mais bien sûr ! Entrez !

Nous ne l'avons pas contredit. Il nous prépara du thé et une assiette.

- Vous coucherez dans une seule chambre ou deux chambres ?
- Deux, lui répondis-je.

Il nous regarda longuement, mais sans nous regarder. Complètement absent. Après quinze minutes il laissa tomber un décisif: "D'accord", puis il disparut. Nous avions faim, alors le repas qu'il nous avait servi fut très rapidement englouti. Bien qu'il fut refroidi par l'attente de sa réponse, il fut tout simplement délicieux. Je me demandais comment un vieillard complètement craqué de cette espèce pouvait cuisiner un saumon à l'aneth et à la vodka aussi délicieusement. Je compris lorsque j'entendis du bruit provenant de la cuisine tout en regardant le portrait d'une dame. Par association, je me dis que ce devait être sa femme qui cuisinait. Mais le vieux sorti de la cuisine défaisant l'hypothèse que j'avais émis. La question demeura sans réponse.

Après le repas, nous allâmes nous coucher, dans des lits au second étage, propres, bien confortables, blancs, bercés par le vent et les vagues de l'Atlantique. Si ce n'était de la mouette qui heurta ma fenêtre à trois heures du matin, j'eus passé une nuit sans embûche. Mais je me rendormis aussitôt, ne vous inquiétez pas, et la mouette eût tôt fait de disparaître de mes préoccupations et du monde des vivants.

Je rêvai à E... donc à mon réveil j'étais vraiment b...

La douche, les vêtements, les escaliers, au rez-de-chaussé, le vieux. Il n'avait pas fait à déjeuner. Non. Il était devant sa fenêtre et fixait l'océan. Un seul foutu rayon de soleil entrait par la fenêtre pour effrontément éclairer son visage crevassé. Ce rayon avait la faculté d'accentuer les ombres du nez, des plis de son visage puis ceux de sa bouche le rendant éternellement démoniaque. Ou peut-être était-ce la rame qu'il tenait fermement à la main qui lui donnait cette image, je ne saurais le dire. Il répétait sans cesse: "Oh non. Quelque chose se prépare. Oh non. Je le sens. Les mouettes crient à l'envers, le vent siffle des jurons, ma vieille tu vas nous la faire goûter et on va..."

On ne l'a pas laissé finir, on était déjà dans la voiture et le moteur enterrait ce foutu vieillard, les mouettes, le vent, la mer.... quand on ne l'entend pas, ça n'existe pas, c'est connu.

Les arbres, la mer, tout ça défilait et nous on filait, toujours plus loin, toujours plus loin. New Hampshire.

Je vous réécris bientôt,

Jean-Pascal de La France

lundi, janvier 29, 2007

Le Départ

Cher Marc-André, Chère Véronique,

Partir de Chicoutimi, ou du moins cesser de la fréquenter de manière régulière, ne veut pas nécessairement dire que notre santé mentale se rétablira. Il faut, pour ce faire, partir plus loin, toujours plus loin, par-delà les montagnes, le fleuve et si possible l'horizon. Voilà pourquoi je me suis lancé dans une expédition des plus aventureuse: faire le tour des États-Unis. Peut-être est-ce la venue de Solande, peut-être est-ce le goût de foutre le plus de clichés grotesques possible dans une lettre ou peut-être est-ce le dommage permanent que Chicoutimi a pu causer sur mon âme déjà malade qui m'a poussé à faire ce trajet. Néanmoins, je le fais, oui, car il faut le faire.

C'est accompagné d'Aristote que je pris l'ineffable autoroute 20 en direction de l'est de la province. Puisque que "main" signifie principal en anglais, et que principal vient de "princep" en latin, qui signifie premier, je me suis dit que le langage ne pouvait me donner que de véritables informations ou de véritables signes de la destiné. J'en conclus donc que la fatale destiné du langage me conduisait vers le premier des États: le Maine.


Comme j'ai toujours ce désir de prendre les choses d'un point de vue global, je décidai de pénétrer le Maine sous cette perspective, c'est-à-dire par son extrêmité: la frontière avec le Nouveau-Brunswick. Or, fait impressionant, pour me rendre à ce New Brunswick, je devais passer par Rivière-du-Loup et j'en profitai pour saluer ma mère.

Nous descendîmes alors le cours du fleuve, passâmes devant les pittoresques cités de Lévis, de Montmagny, de La Pocatière, de St-Pascal, de Notre-Dame-Du-Portage (et notez que toutes ces cités sont des banlieux de Rivière-du-Loup) avant de prendre l'embranchement de la 85, qui mène vers le Nouveau-Brunswick. Sur cet autre autoroute se trouve la sortie qui mène vers le foyer de ma mère, l'antre maternel construit par mon grand-père ainsi que par son premier mari mort tragiquement par noyade durant une course de canots. Ils ont retrouvé le corps en 1980, mort.

J'arrivai donc dans la route de la station, m'enfonçai dans le boisé voyant défiler le petit tas de maisons de mon enfance avant de descendre la côte et de tourner le croche qui conduisait à mère. Lorsqu'elle vit l'automobile arriver, elle entra dans sa demeure. J'entrai donc la saluer.

Après quelques minutes, je ressortis et dit à Aristote, le ton pressant:
- On fout le camp
- Mais pourquoi ?
- Mère est en crisse !
- Mais pourquoi ?
- Eh bien ! Je l'ai salué et elle fut offusquée. Elle dit que le ton que j'ai emprunté était condescendant et que je l'accusais de tous les torts de l'humanité. J'eus beau lui expliquer que ce n'était qu'un bonjour, sans trop d'intention, pour être gentil, mais cela ne faisait qu'alimenter son humeur. Elle se mit à me dire que je la prenais pour une idiote et que je croyais qu'elle ne comprends jamais rien.
- Un seul bonjour aura donc suffit à la mettre en colère ?
- Un seul bonjour suffit à mettre une femme cupide en colère.

Aristote, bien qu'elle était une femme, n'avait jamais été cupide. Elle avait seulement été une mysogine renfrognée qui fut confinée pendant des siècles à la gynécée avant de fréquenter l'Académie, puis de fonder enfin le Lycée. Elle fumait toujours des cigarettes, et représentait pour moi l'âme la plus circulaire qui soit, conformément à sa tradition grecque. Or, on voyait que ses paroles étaient parfois recourbées puisqu'elle fut habituée à ne converser qu'avec de bien cyniques chiens.

C'est à ce moment que ma tante me lança une énorme pierre par la tête, énorme pierre que le fleuve eut la bonté de rejetter après l'avoir longuement mastiqué. Je maudis ce fleuve régurgiteur d'armes de tantes tout en entendant l'argument qu'elle hurlait:
- Soit poli avec ta mère ! Elle m'a téléphonée, tout raconté, espèce de petit être scabreux ! Chien ! Le Diable t'emporte ! Honore le cinquième commandement ! Surtout en ce qui concerne ta mère, car je la connais, oui, et son sang coule plus dans mes veines que celui de ton père ! Araignée ! Macabre déchêt de poulet résiduel ! Tu ressembles à ton père ! Pas à ta mère ! Car je la connais, oui, et son sang coule plus dans mes veines que celui de ton père ! Peste ! Fumier de mouton ! Compost de crevette !
- Tais-toi vieille peste !, répondis-je. Je quitte vers les États-Unis. Au moins ils ont le droit et la volonté de ne pas respecter leurs ancêtres, eux, sauf en ce qui concerne bien entendu les ancêtres qui ont rédigé ce même droit !

Le curé et les habitants de Saint-Modeste, ameutés comme de vulgaires animaux par tout ce boucan, décidèrent de se mêler à la querelle. Et lorsque le curé lança un "Chopez-le les mecs !", Aristote et moi nous retrouvâmes poursuivis par le village entier. Ce fut ensuite, car les bruits courrent vite en ces régions, la ville de Rivière-du-Loup toute entière qui se lança à notre poursuite. Nous vîmes alors mille fourches et bâtons passer près de nos oreilles et de nos membres. Une chance que tous ces habitants ne connaissent pas les propriétés de l'automobile, sinon nous ne pûmes prendre une avance considérable sur eux et nous enfoncer dans les profondeur ténébreuses du Témiscouata via la 185. Oh ! Je ne me culpabilise pas trop d'avoir laissé ces gentils et nobles citoyens, ce gracieux petit peuple auto-proclamé "né pour un petit pain", de l'avoir laissé dis-je à son insatiable rancoeur, car il y a des politiciens pour eux. Mario Dumont sera bientôt accusé d'attentat à la pudeur dans les tribunaux locaux je crois.

Plus nous nous enfoncions dans le Témiscouata, plus nous étions en proie aux barbarismes locaux. Aristote avait été blessé par une Bible alors que nous étions poursuivis par les habitant louperivois et nous devions lui trouver quelques soins le plus rapidement possible. Passé Saint-Antonin et Witworth (ou du moins ses vestiges puisqu'elle fut détruite par les flammes, reconstruite en entier, puis redétruite par un autre immense incendie. les vieillards racontent que l'incendie se dirigeait vers Saint-Modeste, mais que le vent sauva le village de manière héroïque... n'épargnant toutefois pas le village de St-François-Xavier-de-Viger qui fut lui aussi complètement rasé par les flammes), nous parvînmes donc à Saint-Hubert, Saint-Honoré, puis enfin Cabano, ville-rouge.

Il est important de raconter ici l'histoire de Cabano, car elle est très riche en valeur historique. En fait, Cabano est le dernier bastion communiste à tendance stalinienne demeurant sur cette Terre. Chaque matin, les élèves de la Polyvalente de Cabano, une des pires du classement des écoles secondaire de l'Actualité, chantent un hymne à Staline avant de se lancer dans des livres historiques qui font d'Alert la capitale du Canada et qui substitue la Reine par le Secrétaire général du Parti Communiste russe. Leur économie est principalement basé sur l'échange de pâte de papier avec Cuba, qui leur fournit socialement le sucre. Les habitants de Cabano adorent le sucre et la pâte à papier. Ce sont de grands sucreurs. Mais ils sont très fiers, et chaque année se tient dans le centre-ville une parade de moisonneuse batteuse et de bicyclettes aux fanions rouges sur lesquels sont incrits: "Voici notre armement nucléaire". En revanche, ils ont les services hospitaliers gratuits et s'en vantent royalement... même si les occupants sanctifiés de ces hôpitaux ont plus de chance de mourrir d'une opération que de la maladie qui les assaille dû aux nombreuses infections. Sur la porte de l'hôpital il y est inscrit, en russe: "La maladie est une douleur, la cure est une souffrance, la vie est un sacrifice." Cabano a aussi son fort bien gardé: le Fort Ingall. Enfin, des sous-marins courrent tout au fond du Lac Témiscouata faisant la navette entre Le Jeune et Cabano. Oui, décidément, Cabano a son charme.

Et c'est dans ce charme qu'Aristote fut soignée. Or, elle refusait capricieusement de se faire soigner à l'Hôpital lorsqu'elle entendit dans la salle d'attente un bûcheron docteur en médecine de Squatec s'exclamer: "C'est quoi ces fifs qui se blessent. M'a t'a chopper ta jambe. J'sais scier avec la scie à deut bouttes, parce que j'en ai charrié d'la pitoune dans l'JAL moé". Elle fut prise de peur et nous allâmes chez la sorcière du village qui posa un bandage sur sa blessure et y posa quelques huiles et onguent. Puis elle empoigna la main d'Aristote et la serra durement tout en lui sifflant, le regard insistant: "Attention ! Attention !!!" Aristote ne put répondre qu'un étrange "Arrêtez, vous me faites mal" avant de s'enfuir. Je lançai un saucisson à la vieille qui le dévora aussitôt et je rejoignis Aristote dans la voiture.

Le passage de Notre-Dame-du-Lac et de Dégelis se fit sans embûches, et nous fûmes rapidement parvenus à St-Jacques du Nouveau-Brunswick. Dès le passage du pittoresque Irving de Dégelis, marquant la frontière Québec-Nouveau Brunswick, nous fûmes surpris par le caractère grossier et vulgaire de cette province... surtout dans la région du Madawaska. L'accent, la bouffe, le Mont Farlagne, la ville d'Edmunston; tout semble être construit en tant qu'insulte suprême envers tout ce qu'il y a de bon goût et de raffiné. Même dans le village le plus reculé d'Afrique il y aurait plus de chance d'y voir un musée d'art moderne s'y construire. Pour les habitants d'Edmunston, l'art c'est de savoir prononcer "crêpe à la brayonne" le plus rapidement possible. Personne ne les comprend. Ils sont isolés et médiocres. Or, comme toute caverne a une sortie, un pont se dresse au-dessus de la rivière Madawaska et là se trouvent les Éats-Unis et plus précisément le Maine.

Puis nos aventures commencèrent vraiment, le reste n'étant que ce que l'on connait depuis toujours. Mais ce qui nous intérresse, nous, et en particulier monsieur Bibeau, c'est l'inconnu. Après tout, que pouvons-nous préférer à l'inconnu lorsqu'on ne connait absolument rien ?

Je vous écrirai bientôt ma traversée du Maine,

Jean-Pascal de La France